Il est 18 h 40 et tu recomptes les jours avant samedi
Tu es rentrée. Le sac est encore sur l’épaule, tu n’as pas retiré ton manteau, et la question est déjà tombée : qu’est-ce qu’on mange.
Tu réponds. Tu sors quelque chose du frigo. Et pendant que l’eau chauffe, tu refais ce calcul que tu connais par coeur : encore trois jours, et samedi, tu dormiras.
Sauf que samedi, tu ne dors pas vraiment. Tu récupères un peu, tu rattrapes le reste, et le dimanche en fin d’après-midi la fatigue est déjà revenue s’asseoir à côté de toi. Tu ne te dis pas « je suis en train de m’épuiser ». Tu te dis « je suis moins solide qu’avant ».
C’est de cette fatigue-là qu’on parle ici, celle qui ne part plus avec le week-end et que tu mets sur le compte d’un manque de solidité. On va regarder ce qu’en disent les enquêtes. Et plus bas, je te donne trois repères pour voir où tu en es, TOI.
Tu as sûrement entendu quelque part que les femmes font plus de burnout que les hommes. C’est répété partout, souvent sans chiffre, parfois avec un chiffre sorti de nulle part. Deux enquêtes distinctes ont mesuré cet écart de burnout entre femmes et hommes, et elles n’aboutissent pas au même résultat. C’est exactement ce qui les rend utiles.
Première enquête : un rapport de deux, mesuré par Santé publique France
Le premier chiffre est cité dans une question écrite adressée à l’Assemblée nationale sur le burnout et l’épuisement professionnel des femmes. Il vient de Santé publique France.
Deux constats y sont posés côte à côte. D’abord une évolution dans le temps : la souffrance psychique liée au travail était deux fois plus importante en 2019 qu’en 2007. Ensuite une différence entre les sexes : cette souffrance psychique liée au travail était deux fois plus élevée chez les femmes que chez les hommes.
Arrête-toi une seconde sur la première ligne. Elle parle du travail, pas spécifiquement des femmes. En douze ans, l’indicateur double. La source ne précise pas si ce chiffre est ventilé par sexe, et je ne vais pas lui faire dire plus qu’elle ne dit. Ce qu’on peut retenir, c’est que l’écart entre femmes et hommes ne se joue pas sur un fond stable : il se joue sur un fond qui monte.
Et c’est un rapport de deux. Pas quelques points de pourcentage. Voilà le chiffre le plus massif que portent ces deux enquêtes.
Deuxième enquête : un risque supérieur de 19 %
Le second chiffre vient d’une enquête menée par Ignition Program, relayée dans une analyse sur le burnout et le bore-out et les salariés les plus exposés.
Les contours sont plus précis, et je te les donne parce qu’ils comptent : 2010 répondants, interrogés entre avril et décembre 2023. Résultat global : 40 % des salariés en situation de souffrance au travail. Et dans cette population, les femmes présentent un risque supérieur de 19 % par rapport aux hommes.
Deux fois d’un côté, 19 % de l’autre. Vu comme ça, on a l’impression que l’une des deux enquêtes se trompe.
Elle ne se trompe pas. Elles ne mesurent simplement pas la même chose.
Pourquoi ces deux chiffres ne se contredisent pas
Quand deux enquêtes donnent des écarts si différents, le premier réflexe est de chercher laquelle croire. Le bon réflexe est de regarder ce que chacune a mis dans sa mesure.
- L’indicateur diffère. D’un côté, la souffrance psychique liée au travail suivie par Santé publique France. De l’autre, le fait d’être en situation de souffrance au travail chez 2010 répondants d’une enquête menée en 2023. Deux définitions, deux seuils, deux façons de compter les gens dedans.
- La période aussi change de base : l’un des chiffres compare 2019 à 2007, l’autre porte sur avril à décembre 2023. Entre les deux, il s’est passé beaucoup de choses dans le rapport au travail.
- Et la population interrogée n’a rien de commun : un dispositif de surveillance en santé publique d’un côté, une enquête auprès de 2010 personnes de l’autre, qui ne couvrent ni les mêmes métiers, ni les mêmes secteurs, ni les mêmes conditions d’emploi.
Je ne connais pas le détail complet des protocoles, et je ne vais pas te fabriquer une explication technique que les sources ne portent pas. Ce que je peux dire, c’est ceci : deux méthodes indépendantes, deux indicateurs différents, deux périodes différentes, et dans les deux cas l’écart va dans le même sens. Les femmes sont devant. Le désaccord porte sur l’ampleur, pas sur la direction.
C’est souvent comme ça que les données deviennent crédibles : quand elles convergent malgré leurs différences de méthode.
Ce que ces enquêtes ne mesurent pas
Les deux chiffres portent sur le travail. C’est leur objet, c’est leur honnêteté, et c’est aussi leur limite.
Aucun des deux ne compte ce que tu fais entre 18 h 30 et 22 h. Les rendez-vous médicaux pris pour quelqu’un d’autre. Les papiers de la scolarité. Le coup de fil à ta mère qui ne va pas fort. La liste de courses qui se recompose toute seule dans ta tête pendant une réunion.
Rien de tout cela n’apparaît dans un indicateur de souffrance psychique liée au travail, puisque, administrativement, ce n’est pas du travail. J’ai déjà écrit sur la charge mentale au corps à la rentrée, et c’est exactement ce dont il s’agit ici : une charge réelle, qui consomme de l’énergie réelle, et qui passe entre les mailles des enquêtes.
Donc quand tu lis « deux fois plus élevée chez les femmes », garde en tête que ce rapport de deux est mesuré sur la partie déclarée et professionnelle de ta charge. Pas sur l’ensemble.
L’écart de burnout entre femmes et hommes ne mesure pas ta solidité
Voilà où le discours dominant déraille. On prend un écart statistique et on en fait un trait de caractère : les femmes seraient plus sensibles, plus émotives, moins capables de mettre des limites.
Un écart de risque ne dit rien de ta résistance. Il dit quelque chose de l’exposition. Ce sont deux notions différentes, et on les confond en permanence.
Une enquête qui montre un risque supérieur de 19 % chez les femmes ne mesure pas leur volonté. Elle mesure le nombre de personnes qui se retrouvent en situation de souffrance au travail dans un échantillon donné, à un moment donné. Rien dans ces chiffres n’autorise à conclure que tu tiens moins bien.
Ce glissement est coûteux, parce qu’il te renvoie la responsabilité d’un phénomène collectif. Et qu’il te fait chercher la panne au mauvais endroit : chez toi, alors qu’elle est en partie dans l’organisation de tes journées.
Ce que ton corps fait de cet écart, avant que tu le nommes
Le burnout se diagnostique tard. Ton corps, lui, commence à signaler bien avant que le mot te vienne.
Ce que j’entends revenir le plus souvent en consultation, chez des femmes de 40 à 60 ans, ce n’est pas « je suis en burnout ». C’est une collection de petits décalages :
- le sommeil qui ne répare plus. Tu dors, tu te réveilles fatiguée, et la sieste du dimanche ne rattrape rien.
- l’appétit qui se déplace. Peu de faim la journée, puis une fringale nette en fin d’après-midi ou le soir, souvent orientée vers le sucré ou le gras.
- le ventre qui devient bavard. Ballonnements, transit irrégulier, digestion qui traîne, sans que rien n’ait changé dans ton alimentation.
- la bascule émotionnelle rapide. Une remarque anodine, et tu es au bord des larmes ou de l’agacement, pour redevenir fonctionnelle dix minutes plus tard.
Je ne te dirai pas qu’un chiffre d’enquête explique ces sensations. Une statistique de population ne descend pas dans ton corps. Mais cliniquement, ces signaux arrivent souvent groupés, et avant la phase où l’épuisement devient visible pour l’entourage. Si tu veux comprendre comment ils s’enchaînent, je détaille ce terrain dans mon dossier sur l’épuisement professionnel, et plus spécifiquement le lien avec prise de poids et épuisement.
Pourquoi tu ne te comptes pas dans les chiffres
Il y a un moment troublant, quand on lit ce genre d’enquête. Tu reconnais la description, et pourtant tu ne t’y mets pas.
Parce que tu tiens encore. Parce que tu vas au travail. Parce que tu connais quelqu’un de vraiment en arrêt, et que ta situation, comparée à la sienne, te paraît ordinaire.
Pourtant, 40 % des salariés en situation de souffrance au travail, dans l’enquête menée auprès de 2010 répondants entre avril et décembre 2023, ça ne ressemble pas à une poignée de cas extrêmes. Un chiffre de cette taille décrit une situation répandue, qui n’implique pas forcément un arrêt de travail.
Tu n’as PAS besoin d’avoir craqué pour être concernée.
Trois repères pour lire ta situation à toi
Les moyennes ne te soignent pas. Ce qui t’est utile, c’est de repérer où tu en es dans ta propre trajectoire. Trois repères concrets, à observer sur deux ou trois semaines, pas sur une journée.
Le temps de retour à l’état neutre
Après une journée dure, combien de temps te faut-il pour redescendre ? Une heure, une soirée, un week-end entier ? Ce délai est plus parlant qu’un score de fatigue. Quand il s’allonge de mois en mois, l’information est là.
Ce que fait ton corps le lundi et le samedi
Compare deux journées : une de travail, une de repos. Digestion, faim, qualité de sommeil, envie de sucré. Si l’écart entre les deux est énorme, ton environnement professionnel pèse lourd. Si les deux journées se ressemblent, c’est que ton terrain est sollicité en continu, et que le week-end ne suffit plus à faire tampon.
La charge invisible, mise noir sur blanc
Pendant une semaine, note tout ce que tu portes en dehors de ton travail rémunéré. Non pas pour culpabiliser qui que ce soit, mais pour cesser de l’estimer au doigt mouillé. C’est précisément la part que les enquêtes ne comptent pas, et souvent celle que tu sous-estimes le plus.
Ces trois repères ne remplacent pas un avis médical, et je ne les présente pas comme un test. Ce sont des observations, à mettre en face de ce que tu ressens. J’ai d’ailleurs regardé un décalage voisin du côté de l’écart de faim émotionnelle : là aussi, l’écart se lit mieux quand on cesse de le prendre pour un défaut personnel.
Tu es fatiguée d’être renvoyée à ta propre volonté ?
Ce que ces deux enquêtes établissent, chacune à sa manière, c’est que l’écart existe. Santé publique France le chiffre à un rapport de deux sur la souffrance psychique liée au travail. L’enquête Ignition Program le chiffre à un risque supérieur de 19 % chez 2010 répondants. Les méthodes diffèrent, l’ampleur diffère, le sens ne bouge pas.
Ce qu’aucune des deux ne peut faire, en revanche, c’est te dire où TU en es. Elle te situe dans un groupe. Elle ne dit rien de toi.
Et ton corps, lui, a une histoire précise : une façon de dormir, de digérer, de réagir aux fins de journée, un terrain qui s’est construit sur des années de charge accumulée. C’est là que le travail commence, et ça ne se règle pas en un rendez-vous. C’est pour cette raison que je propose un suivi dans la durée : regarder ce qui s’est épuisé chez toi, et remettre les choses en mouvement au rythme qui est le tien. Pas celui d’une moyenne nationale. Celui que ton corps te dicte, semaine après semaine.